Audition CESER Aquitaine : la mutation numérique

Thomas on 9 octobre 2015

INTRODUCTION

La mutation numérique ne nous concerne pas, la mutation numérique nous implique. Pour saisir la différence entre concerner et impliquer il faut penser à un petit déjeuner anglais avec ses œufs et son bacon. Dans le cas des œufs, la poule est concernée ; dans celui du bacon, le cochon est impliqué. Il est courant d’observer que la mutation numérique est une transformation de la société dans son ensemble. Que tous les secteurs de ce qui constitue cette société sont ou bien concernés, ou impliqués. Autrement dit expliquer la mutation numérique par l’unique faisceau des technologies relèverait d’une myopie se rapprochant de la cécité.

D’autre part, la mutation numérique est présentée comme un phénomène naturel. Comme si (mais avec « comme si » commence la fiction) cette mutation de la société relevait d’un déterminisme technologique. Lucien Sfez le rappelle à sa manière, « toute fiction entraine des effets, du Petit Chaperon Rouge jusqu’au Contrat Social ».

L’histoire de la mutation numérique montre le contraire, qu’il s’agit de choix politiques. Mais comme l’écrit Armand Mattelart : « La notion et le projet de « société de l’information » ont acquis un caractère d’évidence sans que les citoyens aient pu exercer leur droit à un vrai débat ».

DEFINITION DU SUJET

La notion de « mutation numérique » pose problème. D’une part elle est floue, d’autre part le champ d’étude est immense. Nous entendrons « mutation » dans un sens stricte, de transformation radicale et évolution structurelle. Cela étant, peut-on citer une période de l’histoire de l’Humanité qui ne soit pas une mutation ?

Il serait approximatif de lui donner un caractère anthropologique tel que « Révolution », pour désigner les phases du Paléolithique, du Néolithique et de l’Industriel. Ce serait une « Révolution » auto-proclamée et d’une soixantaine d’années, ce qui parait douteux. D’autre part jusqu’ici, ce ne sont ni des historiens ni des anthropologues qui ont évoqué le terme de « Révolution » en référence à ce schéma du 19ème siècle inventé par John Lubbock, mais des publicitaires et des entrepreneurs (comme Nicholas Negroponte par exemple). Le terme de « Révolution » est employé à des fins fonctionnalistes, il sert la publicité et la consommation tout en étant inopérant en sciences humaines.

La notion de numérique est également floue. On trouvera une mention d’ « écriture numérique » dans « l’Encyclopédie des gens du monde » de 1835. Les nombres étant également des lettres de l’alphabet, ils sont distingués des autres signes par la notion d’écriture numérique. On entend aujourd’hui par numérique la mathématisation de l’information au sens large, incluant sa capacité de communication. En ce sens ce qu’on appelle « numérique » contient l’informatique mais ne s’y résout pas. Une mutation numérique est une mutation du nombre qui a rendu possible l’informatique en réseau.

D’un point de vue méthodologique, ce qui est « numérique » s’inclut dans la sphère de la communication et de l’information. Cette sphère se subsume elle-même dans celle de la technique (technologie venant de l’anglais). Et enfin la technique entre dans le cadre de la culture et des sociétés humaines.
Il serait donc incongru d’imaginer décrire une « mutation » technologique sans décrire en même temps ses effets sur l’ensemble de la société. Ainsi la « mutation numérique » n’est pas tant technologique que sociale, économique, scientifique et culturelle.

CONTEXTE ET HISTOIRE

L’apparition des conditions de possibilité de la mutation numérique s’inscrit dans un temps long. Pour autant la possibilité numérique est fille de la seconde guerre mondiale, avec le décryptement des correspondances, (Enigma), la défense anti-aérienne et l’arme atomique.

En inventant la cybernétique, Norbert Wiener rend conceptuellement et techniquement possible la société de l’information actuelle. La notion d’information apparait avec la communication et en particulier les travaux de Claude Shannon sur le télégraphe longue distance. Norbert Wiener développe une science de gouvernement (kubernetes, pilote, gouvernail en grec) qui suppose que tout ce qui compose le Monde est information, quelque soit la nature des êtres (minéral, végétal, organique, machine).
Historiquement constituée de deux courants majeurs, première et seconde cybernétique, nous ne les distinguons pas ici. On pourra retenir cependant que la première cybernétique de Norbert Wiener met l’accent sur la rétroaction et le feed-back, tandis que celle de Heinz Von Foerster le met sur l’auto-organisation et l’auto-régulation des systèmes.

La cybernétique est une science plus large que la seule technologie militaire et se présente dès ses débuts, comme une rationalité cybernétique à travers un « paradigme informationnel ». Cette rationalité cybernétique concerne très directement :

  • Les sciences humaines et en particulier la psychologie

Via Gregory Bateson et le courant de Palo Alto, on assiste à la « mort de l’homme psychologique » selon l’expression de Paul Watzlawick pour traiter « un système de relations perturbées ». Dans ce contexte, l’objet de la psychiatrie ne sera plus le sujet mais la communication et les échanges interpersonnels.

On renverra par exemple pour Gregory Bateson à « La cybernétique du soi : une théorie de l’alcoolisme » dans « L’écologie de l’esprit ».

  • L’écologie et la notion d’écosystème

Avec George Evelyn Hutchinson, l’écologie reformule l’idée de Nature en vaste système d’information pour en faire un « immense système cybernétique » (Céline Lafontaine). Cette conception de la Nature a plusieurs conséquences. En légitimant ce que Karl Polanyi avait identifié comme fiction, à savoir la réduction de la Nature à une marchandise, faire « comme si » elle était un produit pour le marché (ainsi que le travail et la monnaie), justifiant par-là même la théorie néo-malthusiènne d’un Garrett Hardin dans son article central de 1968 « The tragedy of the commons ».

  • L’économie et le néolibéralisme

Friedrich Hayek s’est associé à la seconde cybernétique dès les années 60. Le fondateur de la société du Mont-Pèlerin trouvera dans la cybernétique la justification de ses théories sur les « ordres sociaux spontanés », la non intervention politique dans la sphère économique, etc.
En rupture avec le libéralisme classique, cette doctrine permettra l’expansion de la rationalité néo-libérale au-delà de la sphère économique, en tant qu’il était essentiel que « la norme du marché s’impose au-delà du marché ».

Il faudrait donc comprendre dans la notion de « mutation numérique », tout ce que la cybernétique permet d’atteindre et modifier dans la société, et non uniquement le seul aspect technologique.

Deux choses sont donc à retenir dans la « mutation numérique » :
– La quantification du vivant comme donnée calculable
– La donnée calculée comme méthode de gouvernement

INTERNET ET DONNEES NUMERIQUES

L’incubation et le développement de ce modèle cybernétique dans la culture américaine, aboutit 50 ans plus tard à son déploiement de masse dans la société civile. En 1993, Bill Clinton et Al Gore mettent en œuvre le programme des « Autoroutes de l’Information », autrement dit la mise en service d’internet.

Sur le plan des données numériques, on le verra plus tard, l’enjeu est immédiatement de nature économique et politique. En 1978, le rapport français Nora-Minc anticipe : « Le savoir finira par se modeler sur les stocks d’informations, construire ses propres banques de données est un impératif de souveraineté ». Au moment où était inventé le World Wide Web, Gilles Deleuze, en 1990 avait déjà identifié le problème : « Ce n’est pas une évolution technologique sans être plus profondément une mutation du capitalisme ».

Alors que l’économie de marché devient globale après l’effondrement de l’Union soviétique en 1989, Clinton et Gore misent sur le numérique comme modèle de relance économique et extension du marché, notamment suite au coût de la guerre contre l’Irak entre 1990 et 1991.

En 1995, le G7 entérine à Bruxelles le schéma de « Global Society of Information ». Al Gore y appelle de ses vœux un « nouvel ordre mondial de l’information » pour créer une « nouvelle économie », décrite aux USA comme un « virage historique pour notre commerce », « essentielle à la puissance économique de l’Amérique ».

Le caractère économique de la mutation numérique fut confirmé il y a quelques semaines par le président Barack Obama : « Nous avons possédé Internet. Nos entreprises l’ont créé, développé et amélioré de telle manière que l’Europe ne puisse pas lutter ».

PROSPECTIVE

Dans un nouveau siècle où concrètement, l’eau monte, en matière de prospective sur le numérique, la volonté est au développement économique. L’OCDE, a produit en 2009 un rapport intitulé « La Bioéconomie à l’horizon 2030. Quel programme d’action ? ». La Bioéconomie représente un plan d’action pour un modèle de développement au sein duquel « l’exploitation et la manipulation technoscientifique du vivant constituent la source de la productivité économique » (Cf. Céline Lafontaine). Nano-technologies, Biologie, Information, Cognition, neurosciences et symbiotique sont le cœur de ce nouveau capitalisme.

L’entière condition de possibilité de sa réalisation repose sur le numérique, qui seul permet de transformer l’ensemble des cellules du corps en un nouveau marché économique.

Sur le plan du réseau à proprement parler, qui n’englobe pas tout le numérique, on parle aujourd’hui de quatre réseaux correspondant à des modèles économiques différents, (je renvoie aux travaux d’Olivier Ertzscheid sur ce point). Ces quatre réseaux peuvent se définir ainsi :

1. Un réseau des profils et des documents (Google, Facebook, effacement de la sphère privée et capitalisme de l’attention et monétisation du temps)
2. Un réseau des objets et des robots (expansion de l’automatisation et de l’assistance dont l’impact sera sur l’emploi et le chômage)
3. Un réseau de services (Uber, AirBnB et la servicialisation de la propriété des biens dont les problèmes de fiscalité et de droit social seront un défi)
4. Le réseau de l’ADN (abstraction de l’Homme en tant que sujet, ramenée à une séquence génétique computable au service d’une économie de la santé et une économie assurantielle).

IMAGINAIRE ET PROPAGANDE

C’est avant tout la promesse d’un monde meilleur, (« making the world a better place », slogan si cher à la Silicon Valley), tel que l’individu serait plus libre, plus riche, plus heureux, plus intelligent même, par les seules vertus du progrès technique et de la communication de l’information.

En 1994 à Buenos Aires, Al Gore reprend à son compte les promesses élaborées par les techno-libertariens du Global Business Network. Dans le sillon du progrès technique comme salut de notre civilisation, reproduction à l’identique des espoirs du 19ème siècle, il déclare :
« La Global Information Infrastructure [GII] va offrir une communication instantanée à la grande famille humaine […] j’y vois un nouvel âge athénien de la démocratie ».

Le récit devant justifier la mise en service civile du numérique est repris en France par Edouard Balladur en 1994 et par Lionel Jospin en 1998 répétant au mot près :
« L’entrée de notre pays dans la société de l’information » correspond à « plus d’accès au savoir et à la culture, plus d’emplois et de croissance, plus de service public et de transparence, plus de démocratie et de liberté ».

17 ans après cette déclaration, on pourrait en pondérer l’enthousiasme. Pourtant c’est encore le même discours qui est tenu par Axelle Lemaire (Secrétaire d’Etat chargée au numérique). Et donc, jusqu’à quand ?

Cette promesse est ancienne. En 1837, l’économiste saint simonien Michel Chevalier écrivait : « Améliorer les communications, c’est donc travailler à la liberté réelle, positive et pratique […] c’est faire de l’égalité et de la démocratie ». Du télégraphe au Bid Data en passant par le rail et l’électricité, le récit est identique, porteur des mêmes espérances.

CYBERNETIQUE ET FINALITE

La cybernétique à l’origine de la mutation numérique permet un échange de signes à la vitesse de la lumière. Comme l’écrit un thuriféraire du numérique, Philippe Quéau , « le réel devient intégralement langage ». Mais comme l’écrit également Roland Barthes dans sa leçon inaugurale au Collège de France, « le langage est un huis-clos », il n’a pas d’extérieur. Et la langue, non en ce qu’elle interdit de faire, mais oblige à faire, est selon ses mots : « fasciste ». En somme, « on ne peut pas ne pas communiquer » si l’on veut croire Paul Watzlawick.
Tout est communicable et tout doit être communiqué, tout est message. Ainsi la cybernétique implique que ce qui favorise la circulation de l’information est positif – tendant à l’homéostasie -, alors que ce qui la freine est négatif, relevant de l’entropie.

De fait tout doit être parfaitement transparent, y compris l’individu, ce qui permet de comprendre pourquoi aujourd’hui la notion de vie privée est considérée comme une censure et de nature entropique pour la noosphère.

Le dualisme cybernétique a très rapidement représenté un intérêt économique, la doctrine officielle du Free Flow Information datant des années 70. Transparence, libre circulation de l’information et abolition des frontières sont les socles du néolibéralisme numérique.

Dès 1980, l’OCDE adopte une recommandation sur « les flux transfrontières de données de caractère personnel ». Le document demande à chaque Etat de ne pas édicter de recommandation qui, sous prétexte de protéger la vie privée, s’opposerait à la libre circulation des données.

La finalité de cette mutation a un tout autre horizon que celui qui la bornerait à un « progrès technique ».

NUMERIQUE ET POUVOIR

La cybernétique est une technique de gouvernement, comme son nom l’indique. Elle développe l’idée que la société mondialisée par le marché et le numérique est devenue trop complexe pour la décision humaine. Dès 1948 le numérique devait être « la conduite rationnelle des processus humains ». De même le livre de Norbert Wiener « Cybernétique et société » a bien pour sous-titre : « L’usage humain des êtres humains ».

L’autonomie de la volonté humaine devrait être soutenue ou remplacée parfois, par l’autonomie de la décision algorithmique. C’est sur ces fondements que le High Frequency Trading a été développé ou bien encore que le 13 mai 2014, le programme VITAL – outil de validation pour les investissements dans la recherche scientifique – a été nommé en conseil d’administration de la société hongkongaise Deep knowledge Ventures, avec un vote égal à celui des autres membres.

Le numérique est à la politique ce que le propagandiste est aux foules, « un gouvernement invisible » comme l’écrivait Edward Bernays au début du 20ème siècle. « Le public fantôme » de Walter Lippman en 1925 dénonçait déjà la fiction démocratique d’un peuple faussement souverain, incapable de prendre les bonnes décisions pour lui-même face à la complexité des réalités politiques. La deuxième vague a consisté à appliquer cette doctrine de l’ « incompétence ontologique » aux dirigeants eux-mêmes, afin de substituer au jugement la performance du calcul, ou dans un autre registre, à la loi, la norme.

REDEFINITION DE LA LIBERTE

Le fondement de la société des Lumières repose sur l’autonomie de la volonté, condition sine qua non de la liberté individuelle. Dans le Code Civil de 1804, cette autonomie de la volonté est la base même du contrat privé.

Or les études sur la manipulation des pensées et des comportements ont montré les limites de cette théorie philosophique. La doctrine du Soft Power repose sur la substitution de la manipulation du désir à la stricte coercition. D’où le principe d’une société de l’information au service de la surveillance et du contrôle des individus, tant sur un plan sécuritaire que marchand.

Le numérique permet d’attribuer au libre-échange de l’information une valeur politique, il est appelé « liberté d’expression ». Le simple échange de message serait l’expression de cette liberté. C’est oublier que le consentement se fabrique et qu’il a ses ingénieurs. Et c’est oublier par ailleurs la dimension nécessairement critique de la liberté, comme le faisait remarquer Rosa Luxembourg : « La liberté, c’est la liberté pour celui qui pense différemment ».

Mais plutôt que l’appareil coercitif, le dispositif normatif permet de de déduire de la normalité une normativité qui ne provoque aucune contradiction apparente entre l’action et la liberté de l’action.

La liberté d’expression, réduite à la production du message, fait oublier l’essentiel. Que la liberté est la « puissance de se soustraire au pouvoir mais aussi et surtout celle de ne soumettre personne » comme l’écrivait Roland Barthes. Et que le pouvoir, pour reprendre le terme de Michel Foucault, est « l’action sur l’action possible » dans la quête de la « conduite des conduites ».

Un des grands problèmes posé à la démocratie par la mutation numérique est non l’exercice de la volonté, mais également le droit de maîtriser le processus de formation de cette volonté. L’abolition déclarée d’un côté (mais acceptée de l’autre) de la vie privée, est un facteur contraire à la maîtrise de ce processus.

NUMERIQUE, NOMBRE ET QUANTIFICATION

La mutation numérique se présente comme un « schéma opératoire de remodèlement de l’ordre culturel, économique, politique et militaire à l’échelle de la planète ». Son principe repose sur le nombre et le calcul, autrement dit sur la quantification homogène de qualités singulières. Ce que Barbarin Cassin appelle une « qualité élevée au carré », une manière de produire une qualité de la quantification d’une qualité.

C’est une nécessaire réification de l’être humain, aplati au calculable, comme on peut le lire sur une plaquette du CNRS en 2006: « L’humain comment ça marche ? L’humain ça marche à l’électricité qui parcourt ses neurones et à la communication qui en nait ».

L’Homme numérique est un Homme d’information, un Homme de quantités. Il s’agit d’un Homme liquidé, au sens juridique du terme, puisque la liquidation d’un bien consiste à le rendre fongible en une quantité déterminée de monnaie. C’est ce qu’on appelle « Capitalisme Cognitif » ou « Economie de la Connaissance », ou « Néolibéralisme de la Connaissance » pour être plus précis.

Cette quantité d’informations permet le rôle joué par la statistique. Et comme le faisait observer Alain Desrosières, « la statistique économique et sociale ne mesure pas une réalité qui lui préexiste, mais construit une réalité nouvelle, en tenant pour équivalents des êtres et des choses hétérogènes ». Ainsi par exemple, « le dispositif statistique fournit l’outil d’identification objectif des « forces perturbatrices » du système politique ».

Alain Supiot, dans son livre « L’Esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total », analyse bien les deux faces de la mondialisation, l’économie et le numérique. Tout en défendant le principe de 1944 qu’il n’y a pas de paix durable sans justice sociale il écrit :
« Le renversement du règne de la loi au profit de la gouvernance par les nombres s’inscrit dans l’histoire longue du rêve de l’harmonie par le calcul, dont le dernier avatar – la révolution numérique – domine l’imaginaire contemporain. Cet imaginaire cybernétique conduit à penser la normativité non plus en termes de législation mais en termes de programmation. On n’attend plus des hommes qu’ils agissent librement dans le cadre des bornes que la loi leur fixe, mais qu’ils réagissent en temps réel [donc un temps perpétuellement présent] aux multiples signaux qui leur parviennent pour atteindre les objectifs qui leurs sont assignés ».

Ce principe de gouvernance algorithmique est la dernière forme de ce que Michel Foucault appelait un « gouvernement biopolitique », dans lequel l’individu est définitivement et totalement fonctionnalisé, programmable.

Cette gouvernance des conduites n’est plus disciplinaire et coercitive, mais génère et modifie le désir, avec la propagande et l’ingénierie du consentement, de sorte qu’elle engendre une autodiscipline. Taylorisme et fordisme se sont caractérisés par la rationalisation (quantification) des processus de production. Associé au benchmarking, le numérique permet un contrôle mathématisé de la consommation. De ce point de vue, la notion de « révolution » est à la technologie ce que celle de « crise » est au néolibéralisme, un état d’exception permanent, induisant des réflexes plutôt que de la réflexivité.

CONCLUSION

La mutation numérique n’est pas une réponse, mais une question posée à tous les peuples et qui implique chaque individu. Certes, comme le fait observer Pierre Musso « la communication technologique est bien une idéologie mais exhibée en utopie », de sorte qu’il n’y a pas besoin d’alternative au sens tatchérien du terme.TINA (There Is No Alternative).

Aucune ressource de substitution aux énergies fossiles. La mutation numérique qui se nourrit de charbon, de pétrole et d’uranium, accélère le problème des révolutions industrielles sans le résoudre. La révolution manufacturière promise avec l’Internet des objets risque, sans alternative énergétique à la production industrielle, une accélération dangereuse de la dégradation de l’environnement.

Pourtant la mutation est radicale. Là où jadis la politique relevait de la fin et la technique du moyen de cette fin, les rôles sont inversés. En laissant le numérique être sa propre finalité, tout comme l’économie, il ne vise que sa reproduction à court terme, en cycles d’innovation et obsolescences. Tant que la fiction, instituante, d’une « gouvernance providentielle » par le nombre et le calcul, à travers la seule numérisation des choses et des hommes, persiste, cette mutation ne sera pas au service de l’Humanité.

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