Chronique sur Billie Holyday (Strange Fruit)


On ne sait pas si l’on raconte l’histoire d’une chanson à travers une chanteuse ou une chanteuse à travers une chanson. Billie Holiday est Strange Fruit et vice et versa. Cette chanson est l’objet d’un mythe, avec ses contradictions ses légendes.

Début de l’année 1939, au Café Society, (seule boîte de nuit à ne pratiquer aucune ségrégation raciale à New York), Billie Holiday chante pour la première fois Strange Fruit. (Phénomène historique, moment unique en son genre)

Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles, du sang aux racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du Sud,
Etrange fruit pendant aux peupliers.

Scène pastorale du “vaillant Sud”,
Les yeux exorbités et la bouche tordue,
Parfum de magnolia doux et frais,
Et une odeur soudaine de chair brûlée.

Fruit à déchiqueter pour les corbeaux,
Pour la pluie à récolter, pour le vent à assécher,
Pour le soleil à mûrir, pour les arbres à perdre,
Etrange et amère récolte.

Elle a vite représenté pour les Noirs un manifeste pour l’émancipation afro-américaine
La chanson est devenue un objet politique avec ses partisans et ses détracteurs.
C’est aussi une confrontation violente à une réalité qui est complètement décalée avec les textes que l’on trouve dans les chansons de jazz, a fortiori chez Billie Holiday.

Le succès a été immédiat mais circonscrit aux milieux Noirs et progressistes. Le disque était écouté comme un témoignage de la condition Noire dans le SUD. Le disque se serait hissé à la 16ème place des sharts, mais ils étaient encore peu fiables à l’époque.
Le TIME fit paraître nu article sur la chanson, Billie y était en photo. C’était la première photo d’une personne Noire dans les pages de TIME ou de LIFE.

SAMUEL GRAFTON, chroniqueur au NEW YORK POST, va jusqu’à écrire : – Si la colère des exploités monte suffisamment dans le Sud, elle aura désormais sa Marseillaise !
Paradoxalement, c’est dans le milieu des critiques et des producteurs de jazz que la chanson est la moins aimée. Certains reprochent l’engagement trop politique, d’autre le manque de mélodie. Globalement ils préféraient voir Billie Holiday faire des jolis phrasés sur des textes à l’eau de rose. C’était plus divertissant.

Elle avait 24 ans. Cette chanson fut qualifiée de premier cri non voilé contre le racisme et le lynchage dans la musique américaine. D’une certaine façon ce texte signe le début de la lutte pour les droits civiques 16 ans avant l’affaire ROSETA PARKS à Montgomery et l’implication de MARTIN LUTHER KING.

Ce n’est pas Billie Holiday qui a écrit cette chanson, mais ABEL MEEROPOL, un professeur de lettres, parolier et écrivain. Il était juif, blanc et communiste. Il commente : – J’ai écrit Strange Fruit parce que je déteste le lynchage, tout comme l’injustice, et je déteste les gens qui le perpétuent.

Il vint au Café Society et présenta sa chanson à Billie Holiday. Sans être immédiatement conquise, elle accepta de l’intégrer à son répertoire.