Chronique sur Charles Mingus

Il s’agit de reprendre là où nous nous étions quittés la dernière fois. Je disais que le terme de jazz, dérivé de jass, était hautement péjoratif. C’est un mot choisi par les Blancs pour désigner la musique de Noirs. Forniquer avec une prostituée. J’avais parlé de Duke Ellington qui proposait à la place le nom de Great Black Music parce que tout simplement c’est humiliant et dépréciatif d’être appelé jazzman.
Je voudrais continuer sur ce thème encore un peu à propos de Charles Mingus. Après nous en viendrons que plus naturellement au rap et au mouvement hip hop.

Il raconte :
Quand vous me classez dans la catégorie « jazzmen », vous limitez automatiquement mes possibilités de travail. Je ne veux pas que ma musique soit appelée jazz. Savez vous ce que ça veut dire, jazz ? A la Nouvelle Orléans, to jazz your lady cela veut dire b… votre petite amie. Je ne veux pas que les critiques appliquent ce mot à ma musique. Qu’ils aillent plutôt se faire « jazzer » ! Ma musique est une œuvre de beauté qui n’a rien à voir avec ça… Cette expression pornographique ne concerne pas la musique, pas plus d’ailleurs que l’amour. Ma musique c’est pareil. Elle a la beauté d’une femme qui ouvre les jambes. De l’amour véritable, pas de pornographie.

C’est difficile d’être un Noir, que vous soyez musicien ou non, et comme le jazz est essentiellement noir, tout le problème est là… Moi-même j’ai joué du classique quand j’étais gosse, et ce terme de jazz me choque, parce qu’il me place d’un seul côté de la musique, et naturellement du mauvais.

C’est un musicien au sens premier du terme et sa couleur l’a conduit dans un genre qu’il a toujours vécu comme une injustice. D’autres en étaient très satisfaits mais lui était particulièrement exigeant et quelque part révolutionnaire, comme sa musique.

Nous avons fait notre histoire dans cette langue, le jazz. Le jazz a été notre langue de communication, pour nous qui en étions privés et interdits

Le terme de « langue » est à comprendre au sens propre du terme.

Pour moi, la musique est un langage au sens propre du terme. Je peux parler en musique.

Il a toujours affirmé qu’il comprenait mot à mot les phrasés de Charlie Parker par exemple. Il raconte également qu’avec Dannie Richmond, son batteur, l’un et l’autre pouvaient traduire exactement en anglais ce que l’autre racontait avec son instrument. Pour qui voulait être libre la musique était un moyen de sortir du ghetto que leur couleur impliquait. Mais aussi que l’étiquette jazz, était par le mot en lui-même, un ghetto dans lequel ils étaient enfermés à leur tour. En cela beaucoup de musiciens se révoltèrent contre le mot et ses conséquences.

Il a apprit la musique comme il a apprit à parler ou à marcher.

Jeune, il commence par étudier le trombone mais l’instrument est trop encombrant pour son jeune âge. Il est d’emblée initié à la musique classique européenne.

La musique classique a été la seule musique à laquelle nous avons été confrontés, exception faite de la musique d’Eglise.

Il étudie ensuite le violoncelle et ce n’est que plus tard qu’il apprend la contrebasse. A partir de 1939, à 17 ans il étudie le piano classique où il approfondie les règles de l’harmonie. Enfin à 21 ans, (1943), il se perfectionne à l’archet avec un contrebassiste du New York Philarmonic Orchestra, Hermann Rheinshagen.
En 1943 il est engagé par Louis Armstrong et a déjà joué avec Kid Ory, il a donc 21 ans.

Dans ses années de formation « il aimait à tel point sa contrebasse qu’il en jouait partout où il allait, à la porte de ses amis, dans les bus avant d’aller jouer ». (Une amie)

Roy Porter, batteur à la toute première séance dirigée par Mingus, il commente.

Charlie Mingus était tellement en avance sur son temps que personne ne pouvait lui faire face, aussi bien comme individu que comme musicien.

Il affirme avoir écrit beaucoup de ses compositions avant d’atteindre la notoriété. Un morceau comme The Chill of Death a été écrit en 1947 mais édité seulement en 1971 ! Il n’y avait pas de modernité plus déroutante que la sienne pour qu’un morceau de Mingus reste au placard pendant 24 ans…

Il dit de lui : non je ne suis pas un homme en colère je suis un homme affamé.

Les critiques de Jazz

A une question portant sur l’hostilité et l’antipathie que lui témoignent les critiques de Jazz.

Les critiques ne peuvent supporter qu’un Noir leur parle ou se comporte comme le ferait un Blanc.

Il finit l’interview par, (à la question si vous deviez jouer tout de suite sur une scène, avec un public qui vous attend et un bon contrat en poche, vous sentiriez vous aussi fatigué ?

Je ne suis jamais fatigué lorsque je suis sur une scène et que je joue ma musique. Je ne suis fatigué que lorsque je parle aux gens. Et spécialement aux gens qui viennent m’interviewer.

Les psychodrames mingusiens

Bref passage en 1953 dans l’orchestre de Duke Ellington qui le vire dans la foulée. Le motif ?

Une bagarre à la hache avec le tromboniste Juan Tizol.

Un des meilleurs trombonistes qu’il ait eu, Jimmy Knepper. Après une bagarre ce dernier perd une dent. Il porte plainte pour coups et blessures et gagne.

Ces évènements émaillent toute la carrière de Mingus dont le sang chaud l’a conduit très souvent à se battre au nom par exemple d’une note d’introduction qu’il n’appréciait pas.
En 1966, la police est venue l’expulser de son loft à New York. Il sortit son fusil et tira dans le plafond avec de foncer sur les policiers.

L’épisode du Town Hall de New York

Novembre 1962. Il propose à son producteur George Wein d’y faire un enregistrement en public. Il s’agissait d’une simple séance de travail présentant en cours d’élaboration. Cela devait donc être gratuit.
Mais pour amortir la location du Town Hall, le producteur vendit les billets et proposait donc d’assister à un concert !
Mingus, devant le fait accompli et l’idée insupportable que l’on puisse prendre une répétition publique pour un travail fini devient furieux sur la scène.

Reprenez votre argent ! Je n’ai pas pu vous empêcher de venir. Les agents de presse vous ont menti…

Il expliqua le problème et dit aux gens de partir et de se faire rembourser. Tout le monde éclata de rire et dans la pagaille une centaine de personnes quittèrent les lieux. Trop énervé, à la première pause il fit plier bagages à l’orchestre et laissa tout le monde en plan.

Il avait en fait l’habitude de parler quand les autres préféraient se taire. Quand il jouait en club, il n’hésitait pas à faire des annonces au micro… Sur l’état des toilettes, sur l’acoustique déplorable, ou pour dénoncer publiquement l’absence de loges. Il n’était donc pas très populaire auprès des directeurs de boîtes ce qui lui compliquait la vie pour trouver des engagements.
En bref, il préférait jeûner avec les aigles que picorer avec les poulets.