Défendre la vie privée tout en la combattant, une subtilité Google

Thomas on 8 juin 2014

Une information me laisse perplexe, c’est donc des doutes et de la circonspection que je partage ici. Un an après les révélations d’Edward Snowden sur le système de surveillance de la NSA, l’organisation Fight for the Future a lancé l’opération Reset the Net. Cette campagne de communication a pour but de sensibiliser l’opinion à la question de la vie privée et de son traitement.

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Parmi les organismes soutenant ce projet, on trouve de manière attendue des acteurs connus dans leur engagement pour le respect de la vie privée comme le moteur de recherche Duck Duck Go ou des solutions VPN. Mais on y trouve aussi poids lourd en la personne de Google, qui se trouve juste à côté de l’Electronic Frontier Foundation, ce qui est proprement stupéfiant.

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Comment une entreprise telle que Google pourrait-elle s’engager pour la défense de la vie privée alors que son modèle économique est construit sur le reniement de cette dernière ?

Que vient faire Google dans une opération visant à dénoncer les actions illégales de la NSA alors qu’ils ont largement collaboré par le passé ?

In fine, comment concevoir que Reset the Net n’est pas totalement décrédibilisé en associant sa démarche à Google, délinquant multirécidiviste en matière de violation de la vie privée ?

La vie privée, un statut universel et constitutionnel

La vie privée (concrétisée par les données personnelles), est un fondement du régime démocratique. Cette dernière est sanctuarisée par l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et a valeur constitutionnelle. Sa protection est reprise dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en son article 12. Elle est également protégée par l’article 8 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.
En France, la loi de 1978 Informatique et Liberté précise les enjeux de la valeur constitutionnelle, articler 1er :

« L’informatique doit être au service de chaque citoyen. Son développement doit s’opérer dans le cadre de la coopération internationale. Elle ne doit porter atteinte ni à l’identité humaine, ni aux droits de l’homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques ».

Article 6, les données ne doivent être collectées que de « manière loyale » (et licite bien sûr). Son traitement à des fins commerciales et dissimulées est interdit. Article 7, le traitement de la donnée personnelle doit faire l’objet d’un consentement explicite ; et ainsi de suite.

La vie privée nuit aux intérêts de Google

Google, en tant qu’agence de publicité, est structurellement constitué sur la remise en cause de la vie privée via l’exploitation des données personnelles ; question de modèle économique. Aussi ses dirigeants combattent-ils la vie privée de tout leur poids depuis de nombreuses années.

Il y a quelques mois à Austin au South by Southwest, Google déclarait que « le droit à l’oubli n’existe plus ». Ou en 2013, par la voix du « Google evangelist » Vinton Cerf, que « la vie privée peut être considérée comme une anomalie ».

Plus clairement encore, en 2007, Marissa Mayer se permettait en toute limpidité d’affirmer que :

« Nous ne pouvons améliorer notre outil que si vous renoncez à une partie de votre vie privée ».

Depuis de nombreuses années les positions de Google contre la vie privée et les données personnelles sont constantes. Ce qui est normal par rapport à ses intérêts financiers.

Google dans le Prism de la NSA

Par ailleurs, Edward Snowden a permis de démontrer l’ampleur de la collaboration entre Google est les services de renseignements américains. A chaque fois que Google a voulu s’en éloigner, de nouveaux documents venaient implacablement attester la réalité : leur collaboration.

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Ainsi lorsque Larry Page en personne monte au créneau en mars 2014 à la conférence TED de Vancouver pour dénoncer les pratiques de la NSA, il est rattrapé quelques jours plus tard par la publication de la correspondance entre Google et la NSA.

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La position de Google aujourd’hui, consistant à dénoncer la loi qui l’obligeait à collaborer avec la NSA, est d’une fragilité cruelle. Si le respect de la vie privée de ses utilisateurs lui tenait tant à cœur, il pouvait toujours suivre l’exemple de Lavabit

Par ailleurs, lorsque Google s’érige en défenseur des libertés individuelles, reniant sa collaboration avec le gouvernement américain, on peut encore douter. L’accord commercial qui lie Google au gouvernement chinois l’implique dans la propagande gouvernementale, jusqu’à ne plus mentionner que ses résultats de recherches font l’objet de censure. La liberté d’expression chinoise aurait ainsi moins de valeur que les autres ?

Google, un délinquant multi récidiviste

La société de Montain View s’est rendue coupable, à de nombreuses reprises et depuis des années, de violation du respect de la vie privée. La dernière condamnation en date fait grand bruit, puisque la Cour de Justice de l’Union Européenne oblige Google à répondre de sa responsabilité éditoriale devant les citoyens.

Même aux USA Google a été condamné… Il a ainsi du verser 17 millions de dollars à 38 Etats américains pour avoir illicitement surveillé des millions de citoyens américains entre 2011 et 2012. On pourrait encore évoquer les condamnations de l’opération « Google Street View » et sa collecte illégale de données en Europe, la liste est longue.

Google et Reset the Net, un mariage de raison ?

Google s’adapte au sens du vent. Ainsi se découvrent-ils une passion pour la vie privée à travers leur toute nouvelle campagne de communication « Take Action », dans laquelle il n’hésite pas à prendre des positions contraires à toutes leurs actions et positions passées.

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On peut imaginer que Reset the Net profitera de la puissance de feu de Google, en échange pour se dernier de peaufiner son image de marque.

Un peu comme si Amesys se joignait à la CNIL pour la défense de la vie privée, jusqu’à quel point l’opération serait-elle crédible ?