Pour en finir avec le simplisme numérique…

Thomas on 17 novembre 2014

Clin d’œil à Emmanuel Kant et au « criticisme », dans une période où Numérique rime sans question avec « Révolution », « Mutation » ou « Métamorphose ». Pourquoi pas ; c’est possible. Mais le nombre croissants de « révolutionnistes », et le peu de cas laissé à la circonspection, indique que le temps de la question, du contradictoire, de la dialectique, est urgent pour laisser place au doute, que rien ne remplace sinon souvent des dogmes fardés de connaissances.

L’Homme du Numérique s’autoproclame « nouvel Homme », à défaut de rester petit, parfois, si l’on écoute toujours Wilhelm Reich, mais il est démodé. On ne peut lui reprocher la tentative de « prophétie auto réalisatrice ». Après tout, les humanistes italiens du Quattrocento parlaient d’emblée de Rinascità. Peut-être après tout sont-ce eux les premiers systémiques, les premiers cybernéticiens ?

L’énergie de l’information

La dépendance du Numérique au charbon, au pétrole, à l’uranium, pour fournir l’électricité dont le réseau a besoin, ne fait guère de lui un paradigme énergétique. Le « nouveau monde », dans sa tétée goulue des vieilles mamelles industrielles, rappelle plus le fossile que le nouveau-né. Cette « nouvelle naissance » de l’Humanité serait ailleurs.

Ici, la question sera posée sous un autre angle, portant davantage sur l’anthropologie et le fait social dans son ensemble. Une pensée semble vouloir s’imposer depuis que Michel Serres a pris le micro de la « Mutation Numérique ».

Ecriture / Imprimerie / Numérique

La grille de lecture se joue sur l’invention de l’Ecriture, de l’Imprimerie et du Numérique, dernier acte d’une profonde et irréversible « mutation » de l’Humanité, à savoir de la conscience, de la culture, et des relations.

Il semble que si l’interrogation de ce triptyque est peut-être intéressante, les prémisses doivent être maniées avec précaution. N’oublierait-on pas dans ce triptyque à la mode, pour commencer, la parole ? La bipédie libérant les fonctions articulatoires, ouvrant la voie au médium oral, n’a-t-elle pas sa place dans cette analyse ? Après tout la voix ne grave-t-elle pas la pensée dans l’air, si éphémère fut-elle ?

Non, dit-on, puisque l’histoire discutée ici ne s’attache qu’à la fixation du langage sur un support palpable et transportable. Que faire alors de l’art pariétal, si l’on veut bien prêter attention au rôle de l’image plutôt qu’au langage en tant que médium (Anne Marie Christin – L’Image Ecrite ou la Déraison Graphique). Car c’est bien l’icône qui a donné naissance à l’Ecriture et qui s’est projeté, en premier lieu, comme lien, interaction et échange.

« L’Ecriture » n’existe pas

tonalpohualli-fejervaryOn fait passer l’idée que l’Ecriture a été inventée et puis voilà, c’est une mutation. Et puis on dit qu’après l’Ecriture c’est l’Histoire, avant l’Ecriture, c’est la Préhistoire, donc « l’homme préhistorique » et va le monde.

On pourrait parler pourtant d’une évolution des écritures qui n’a rien de monolithique. Entre – 3200 (voir – 5000) et – 800, en Irak, en Iran, en Egypte, en Chine, au Mexique ou en Grèce, des dizaines d’écritures voient le jour entre des langues et des cultures très différentes. Des écritures pictographique, idéographique, syllabique, consonantique ou acrophonique, des hybrides mêmes voient le jour. Certaines mettent l’objet au centre de la graphie quand d’autres y projettent le sujet parlant, alors que d’autres encore y relèvent des sons.

Certaines servent l’administration et le commerce, d’autres le pouvoir et le clergé, et d’autres encore la poésie. Après toutes les tentatives les plus réductrices, restons modestes, restons modernes, sur l’appréhension de l’écriture :

« Il y a donc écriture quand le scripteur s’est éloigné et qu’un membre de son groupe peut linguistiquement lire son texte sans (guère) se tromper ». (Clarisse Herrenschmidt, Les Trois Ecritures, Langage, nombres, code).

Enfin, il serait de raison de considérer que chaque écriture renvoie à un mode de pensée particulier, et non que l’écriture, en soi, correspond à un mode de pensée unique sous le terme : « Ecriture ».

On a considéré durant tout le XIX° siècle (et même encore parfois) que l’Ecriture ne peut qu’être qu’alphabétique et phonétique. Il s’agissait alors pour « la science » de démontrer une supériorité anthropologique qui justifierait la colonisation. Ainsi l’idéogramme chinois, exclus de ce champ-là, ne saurait être une écriture, alors même qu’ils inventèrent l’imprimerie plusieurs siècles avant les européens (on y reviendra).

Il en allait de même pour l’écriture pictographique aztèque. Alors qu’à la fin du 13° siècle la capitale du Mexique Tenochtitlan était plus vaste que Paris, il fallait considérer que cette œuvre était le fait « d’hommes préhistoriques ». L’Ecriture n’est pas un moment constitutif et unifié de l’histoire traçant l’avant et l’après de la civilisation. On ne peut se satisfaire d’une interprétation linéaire, comme si la chronologie était simple et acquise.

Vouloir englober la totalité des graphies sous le terme « Ecriture » fait donc courir le risque d’une taxinomie totalisante et naïve, qui, a contrario du moindre éclairage comparatif avec le numérique, renvoie à une représentation erronée du monde, ethno-centrée et simpliste.

En 5 200 ans d’usage, l’écriture a bien plus à révéler que sa simple naissance. De même qu’en 900 d’existence, l’imprimerie n’en est potentiellement qu’à ses débuts, nonobstant toute numérisation, qui pourrait n’en être qu’une prolongation ou un « moment » et non une rupture.

Imprimerie et numérique, infantile ou habile comparaison?

expo-eva-321Les caractères mobiles ont été inventés en Chine au 12° siècle. Les premiers livres datent du début de notre ère et n’ont rien à voir avec l’imprimerie ; ils relèvent du pliage. L’ouvrage le plus ancien en caractères métalliques est coréen et date du 14° siècle. Quant à la séparation graphique des mots elle date du 11° siècle…

La mécanisation de l’écriture n’a donc rien d’allemand et n’a pas émergé dans l’esprit de Gutenberg au 15° siècle. L’industrialisation de l’écriture tient davantage à une « configuration » des signes, à leur normalisation puis leur diffusion à grande échelle.

On observera d’ailleurs un double rapport entre numérique et imprimé. Combien n’ont-ils pas annoncé « la fin de l’âge du livre » avec le numérique à l’instar de Marshall Mac Luhan (La galaxie Gutenberg). On en clame l’héritage pour mieux s’y opposer, en pleine crise œdipienne, on fabrique un Père pour le dépasser ?

Lorsque qu’apparaissent les « communautés de savoirs » du 16° s. éditeurs et imprimeurs élaborent de vastes réseaux de correspondance pour solliciter critiques et corrections, en échange de citer les contributeurs dans les éditions (La Révolution de l’imprimé dans l’Europe des premiers temps modernes – E. Eisenstein).

Il y a moins en ce sens « invention » du côté numérique, qu’ « appropriation » et amplification du principe.

Réduire les écritures à l’Ecriture, qui conduit à un alphabet phonétique grec fantasmé, puis l’imprimerie à une référence européenne proto-numérique n’a rien de nouveau dans la pensée. Croit-on introduire une pensée innovante sous prétexte de parler de numérique ?

Il apparait que ce schéma de pensée n’a rien de nouveau malgré son support d’idéologie « disruptive ». Au contraire, ces « nouvelles » pensées prennent appuis sur les fondements anthropologiques du 19° siècle. Et l’idéologie disruptive appartient tout entière, sous sa forme moderne, au marketing accompagnant la « production de masse » au début du 20° s.

C’est non sans un certain recul que François Caron conclut son ouvrage « Les deux révolutions industrielles du 20° siècle » :

« On peut penser qu’en fait, la demande de variété a été satisfaite plutôt par des astuces marketing [NDLR de Singer à Apple] que par une réelle différenciation des produits et que l’interactivité cybernétique est un leurre face à la puissance des stratégies globales de promotion des produits, culturels ou autres, et à la force oppressante de tous les conformismes idéologiques mondialisés par les médias, interactifs ou non ».

Un siècle durant lequel a été consacrée une vision linéaire et ethno centrée de l’histoire humaine et qui a justifié la colonisation occidentale avant d’être appelée « mondialisation », pour en montrer un achèvement universaliste.

L’invention des révolutions humaines (Paléolithique, Néolithique, Industrielle ; John Lubbock 1834 – 1913) ; l’invention de la théorie des Espèces (Charles Darwin 1809 – 1882), l’invention de la Loi des Trois Etats (Auguste Comte 1798 – 1857)… Autant de schémas consacrant un modèle linéaire de l’histoire, permettant à chaque génération de s’imaginer en rupture innovante avec la précédente.

De la pierre taillée au coke, de la cellule au mammifère, de l’animisme à la science.

Le « nouveau monde » semble encore pensé à partir d’un système de coordonnées cognitif et culturel des années 1850-1890. Le Manifeste Futuriste d’un Marinetti (1909) n’a jamais autant été d’actualité dans l’inconscient 2.0 et « la vitesse du progrès ».

La blague de la “rupture”

bildEt c’est précisément ce sur quoi les cybernéticiens, la seconde cybernétique en particulier avec Heinz von Foerster, ont mis le doigt. En partant du néo-mécanisme de Norbert Wiener (première cybernétique) et des nouvelles relations possibles entre l’homme et la machine, ils sont passés de la science à la systémique. Ecoutons un von Foerster expliquer en quoi « faire de la science » a fait de lui un « métaphysicien » ou dans une autre mesure, un artiste, et même un poète (Seconde cybernétique et complexité ; Rencontres avec Heinz von Foerster).

Le triptyque Ecriture/Imprimerie/Numérique ainsi posé ressemble davantage à une lecture marxiste (1 – esclavage, 2 – servage, 3 – révolution industrielle, 4 – capitalisme), en adéquation avec les systèmes de coordonnées culturelles de son époque, le 19° siècle. Autrement il ne tient pas compte du numérique lui-même, allant des Conférences Macy au Whole Earth Catalog.

On choisit de croire à une histoire parce qu’elle nous arrange plus que les autres. Et ce faisant de construire une réalité à laquelle on pourrait en substituer une autre. Car lorsque les hypothèses coexistent, c’est qu’il n’y a pas de réponse à la question, mais un monde à inventer.

C’est en ce sens que le lien entre les scientifiques (ingénieurs et cybernéticiens) des conférences Macy, avec le mouvement artistique de la côte Est des USA et la contre-culture de la côte Ouest a été fécond.

L’intérêt du triptyque Ecriture/Imprimerie/Numérique n’est pas dans une réalité objective sur le support des signes et leur capacité de transmission en signaux quasi instantanée.

Il n’y a pas l’Ecriture, puis l’Imprimé, puis le Numérique. Ce schéma correspondrait à une lecture marxiste de l’économie par exemple. En suivant Fernand Braudel dans sa lecture du capitalisme, on pourrait penser que la cybernétique est intemporelle, qu’elle a toujours été présente dans ses arcanes et qu’elle s’est exprimée sous de multiples formes.

Dans le passé il y a avait beaucoup plus de futur qu’aujourd’hui

Techno-monde et information

La campagne menée actuellement pour faire l’amalgame entre imprimerie et internet relève d’une idéologie particulière. Sans aucun fondement scientifique, (ironie du high-tech), les digirati ont bien vu l’intérêt à se présenter en Gutenberg du 21° siècle. Sur ce point la lecture du Prince de Machiavel sera plus utile que celle d’un brevet présentant un nouvel algorithme “révolutionnaire”.

Le simplisme fait le lit des plus vastes propagandes.

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