Internet, une crise de révolutionnisme aïgue

Thomas on 15 juillet 2014

La chose numérique est d’une telle ampleur dans la société qu’il s’agirait d’une révolution à l’échelle des civilisations, évolution assez marquante pour représenter un nouveau stade de l’Humanité. Pour s’en convaincre il suffit de lire le web, d’autres médias, ou des livres, ou encore d’ouvrir la Tv. On peut trouver des ouvrage entiers consacrés à la chose: “Le numérique, locomotive de la 3e révolution industrielle (Aymeric Bourdin). Des chercheurs comme Michel Wieviorka dans “L’impératif Numérique” parlent même de “rupture radicale de l’humanité“. Laurent Bloch, chercheur en cyber-stratégie à l’Institut français d’analyse stratégique n’hésite pas ce titre par exemple: « La France est en train de rater la troisième révolution industrielle ». Bref, c’est sur, Internet (ou le numérique) est une révolution, ne la ratez pas…

Le sujet semble faire consensus, mieux, il s’établit en norme, en convention et devient un message répété en boucle, comme une évidence à l’assaut de la Doxa. C’est bien quand une évidence s’impose, ou qu’elle est imposée, qu’elle mérite d’être questionnée.

Les grandes « révolutions » de l’humanité

Si tant est qu’on accorde du crédit à cette classification linéaire apparue au XIX°, il y a au départ 3 grandes révolutions caractérisant l’histoire de l’humanité. La révolution paléolithique (le paléolithique supérieur couvre une période d’environ 10 000 ans) ; néolithique, (environ 5 000 ans) ; industrielle (environ 200 ans).

On voudrait chapitrer actuellement la révolution industrielle en 3 actes : la vapeur, (réseau du rail), l’atome, (réseau électrique), l’information (réseau internet). Ce troisième volet de la troisième révolution aurait débuté dans les années 70, il aurait donc environ 40 ans.

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Ainsi les grandes révolutions se caractériseraient par des mutations profondes, tout autant culturelles que technologiques, économiques, etc. Et surtout, on se plait à noter que le changement est si radical, impactant tous les secteurs de la société, qu’aucun retour en arrière n’est ni envisagé, ni envisageable, impliquant par surcroît les “modes” de pensées et les représentations fondamentales du monde (Soi, Autrui, le Monde).

Nous déclarons cette nouvelle révolution avec si peu de recul, de manière si auto-proclamée, que cela en devient suspect.

L’euphorie du « révolutionnisme »

Plus un ouvrage ou un article sur la question ne fait l’économie de cette « troisième révolution », comparant de facto le « numérique », à l’art, la sédentarisation, l’agriculture ou la machine à vapeur, etc. Le web est même comparé à l’imprimerie de Gutenberg, invention de la Renaissance. Assurément un point de convergence entre rhétorique marketing et utopie technicienne (pas de coupure sur ce point entre Steve Jobs et Benjamin Bayart par exemple).

La surenchère de termes tous plus « révolutionnaires » les uns que les autres rivalisent d’ambition pour désigner le nouveau paradigme, la nouvelle ère (l’algorithme est un paradigme). Ainsi fleurissent « l’économie de l’attention », le « capitalisme cognitif », « l’humanité augmentée », « l’intelligence collective » comme autant de bourgeons d’un printemps humain, rompant radicalement avec le « vieux monde ».

Ce vieux monde obsolète, déjà plongé dans les ténèbres de la chose, de l’objet, matériel et pesant, étriqué dans son principe de rareté auquel on oppose gaiement celui de l’abondance, ne serait déjà plus qu’un reflet dans le rétroviseur du progrès. Peu importe que cette révolution ait à peine 50 ans pour la comparer à celles qui en auraient 5 000 ou 10 000. Les spécialistes et les experts sont formels, « ceci est une révolution ».

Tous les deux ans c’est une révolution, après les transistors, le TCP-IP, le web et le mobile, c’est maintenant celle des “Makers” (Impression 3D) de Chris Anderson ou la connexion des objets en réseau. Cette excitation “révolutionniste” provoque un état de techno-euphorie permanent dans lequel on s’imagine que tout va vite, très très vite.

Une révolution de quoi ?

Néolithique et Industriel se sont caractérisés par des bouleversements de la maîtrise de l’énergie. Via la domestication animale d’abord, permettant l’utilisation de la force motrice animale, avant de maîtriser celle de certains éléments comme l’eau et le vent.

Industriel ensuite avec l’utilisation des matières fossiles comme le charbon et le pétrole. Ces deux ressources se sont vues complétées par la production d’électricité nucléaire (appelant l’extraction d’autres ressources minières).

Malgré les incontestables avantages de ces ressources énergétiques, deux défauts majeurs se sont imposés :

  • La rareté de ces matières, présentent en quantité finie et non remplaçable à rendement égal.
  • L’effet induit de pollution de la planète, pour lequel il n’y aujourd’hui d’autre alternative que la diminution de l’utilisation de ces sources d’énergie.

Si troisième révolution de la troisième révolution il y a, cette dernière ne propose aucune autre ressource énergétique. La transformation du signal électrique en information et son transport à travers un réseau de machines interconnectées, ne fait qu’exploiter les ressources proposées par le « vieux monde ».

Pas de Big Data sans charbon

La réalité aujourd’hui est que la production d’électricité vitale pour le « nouveau monde » est intégralement assurée par l’ancien. Il lui faut des centrales nucléaires, de l’uranium, du pétrole et du charbon.

Et beaucoup de charbon même, puisqu’il répond à 30% des besoins de Google en énergie électrique par exemple. Alors ce nouveau capitalisme, cette mutation culturelle et sociale, ce nouvel âge, cette « rupture définitive », où conduit-elle ?

Pour envoyer des e-mails, partager des photos sur Facebook, échanger de la musique, consulter les horaires de piscine municipale, retweeter son député, il faut raser les Appalaches. En Caroline du Nord, déjà 500 montagnes ont été écrêtées, puis vidées de leur charbon pour alimenter les grands datacenters en énergie électrique.

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Comment dans une telle révolution, le numérique pourrait-il dépendre, à ce point, d’un vieux schéma industriel, dont l’obsolescence est déjà annoncée, soit par son épuisement fossile, soit par celui de la vie sur terre ?

Alors qu’il n’existe aucune alternative valable à ces énergies fossiles pour faire tourner la « Révolution Numérique », on se projette avec enthousiasme, comme si allait apparaitre demain une solution propre et pérenne. C’est le cas par exemple de Jeremy Rifkin et son « économie décarbonnée ».

De Lascaux à la NSA ?

On peut comprendre l’excitation pour tout individu de se voir dans une période historique aussi importante que le paléolithique (Lascaux ne fait-il pas rêver ?) ou le Néolithique (Mésopotamie et invention de l’Ecriture), ou ne serait-ce “que” la Renaissance. Participer à une révolution d’une telle ampleur ne peut que griser les aspirations les plus modestes.

Peu importe d’auto-proclamer notre propre révolution sociétale, mondiale, née il y a à peine un demi-siècle. Peu importe que cette révolution ne doive son existence tout entière qu’à la consommation d’énergies aussi peu pérennes que polluantes. Peu importe, « ceci est une révolution ».

En à peine 20 ans, ce qui était un projet objectivement humaniste, de redistribution des pouvoirs à la faveur des libertés individuelles et au partage des connaissances, est devenu le plus vaste projet de surveillance (sécurité d’Etat) et de contrôle comportemental (secteur marchand) jamais organisé. Peu importe, on s’obstine à y voir un facteur d’émancipation, de culture et de liberté, quand, envers et contre tout, la réalité numérique inflige une contradiction implacable : la réification de l’individu à une « data » et la réduction de la liberté à une probabilité mathématique. Mais là encore, peu importe l’absence de solution, faisons comme si elle allait apparaitre bientôt.

Croire coûte que coûte, comme un fondamentaliste chrétien face à la Théorie des Espèces, semble une norme culturelle acquise pour évoquer les qualités intrinsèques de la « révolution numérique ».

Un autre angle de vue est-il possible ?

Charbon, pétrole et uranium sont les énergies non renouvelables qui alimentent aujourd’hui un réseau de communication mondial, qui constituerait à lui-seul une révolution comparable à celle de la domestication des bovidés.

Si la généralisation numérique est d’ampleur, profonde et intense, sa surinterprétation « révolutionniste » risque de ne l’être pas moins. Peut-être pourrions-nous observer le phénomène avec moins d’emphase et resituer les évènements dans la durée. La révolution industrielle est pour l’heure un cul-de-sac énergétique au bout de 200 ans et l’avènement numérique ne fait qu’accélérer un processus de destruction massif.

Aussi avant de se comparer aux premiers inventeurs de l’écriture et des mathématiques, des éleveurs et des cultivateurs, des inventeurs de l’art et des métaphysiques, peut-être avons-nous, au final, à résoudre un problème plus qu’à se vanter d’une solution.

Entre sacré et marketing?

La première question serait de savoir qui a intérêt à ce que je m’imagine en train de vivre une révolution de l’Humanité. A qui profite de croire à une telle révolution ?

Ou sinon, repenser à cet élément du « théorème de Thomas », de William Isaac Thomas, où le comportement correspond moins à la réalité qu’à la perception de la réalité. Et si nous étions au cœur d’une prophétie autoréalisatrice. De sorte que plus nous croyons à cette Révolution Numérique, plus nous légitimons les inventeurs de cette prophétie et servons leurs intérêts.

En réalité cette rhétorique révolutioniste ne sert jamais qu’une poignée d’individus (1% dit-on) qui contrôlent le réseau et les informations (ou « data » si on préfère). Mais il n’y a rien de nouveau dans la manière de « vendre » cette « révolution », ces techniques de « rupture » ayant été mises en œuvre avec la production de masse entre 1880 et 1914.

Ce marketing de la rupture n’est plus seulement appliqué à l’objet (dont fondamentalement seul le discours qui le porte change), mais à l’époque toute entière. Il faut « vendre » une nouvelle époque, un nouvel âge. On n’est plus seulement différent du voisin, mais différent de toute l’humanité qui nous a précédé, route vers un nouveau monde qui sera meilleur (#makingtheworldabetterplace ).

Le discours disruptif ordinaire porte sur l’objet ou le service. Là il concerne l’humanité toute entière. Comme si “internet” était en lui-même un produit vendu et promu dans une vaste campagne marketing. Dans cette dialectique, on retrouvera le positivisme d’un Auguste Comte (1798-1857). Rien de très nouveau dans la théorie du progrès et la naïve mais si destructrice « Loi des trois Etats ». Les services marketing des moyens de production numérique d’aujourd’hui ne font que porter l’idée d’une reformulation en « Loi des quatre Etat » avec la Singularité ou la « post-humanité », mais dans la même logique néopositiviste qui en son temps a fait valoir le moteur à explosion.

L’idée que le « Code Informatique » va rendre la société si différente qu’elle se distinguera de tout ce qui l’a précédé est passé du stade d’ambition technologique à celui du sacré. Cette scolastique 2.0 ne fournit strictement aucun remède aux maux engendrés par la révolution industrielle, elle ne propose que d’intensifier la prédation des ressources pour alimenter une extension numérique de l’économie de marché.

L’idée que le « confort » est la manifestation phénoménologique du progrès semble tout emporter sur son passage, au déficit de toutes les contreparties les plus lourdes, allant de l’épuisement des sols à l’abandon de la vie privée. Pourtant, rien ne permet de dire aujourd’hui que ce phénomène numérique ne finira pas dans la rubrique Faits Divers de l’histoire de l’Humanité. Ou que l’Humanité elle-même ne sera pas dans la rubrique Faits Divers de la vie.

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